Les cormorans, ces grands oiseaux noirs que l’on voit posés sur les branches au-dessus de l’eau, font souvent peur aux pêcheurs. Ils sont accusés de vider les rivières, de faire fuir les poissons, de menacer tout un loisir. Pourtant, sur le terrain, les choses sont beaucoup plus nuancées. Et dans les Vosges, des naturalistes comme Claude Maurice, de l’association Oiseaux Nature, le répètent : non, le cormoran n’est pas l’ennemi numéro un des pêcheurs.
Pourquoi le cormoran fait-il autant parler de lui ?
Le grand cormoran est un oiseau impressionnant. Il mesure souvent plus de 80 cm de hauteur, avec une envergure qui dépasse 1,20 m. Quand un groupe de cormorans se pose sur un étang ou une rivière, cela peut surprendre. On se dit tout de suite : « Ils vont tout manger ».
Dans de nombreux départements, des pêcheurs alertent depuis des années. Ils affirment voir moins de poissons. Ils pointent alors les cormorans du doigt. L’image est simple, presque trop simple. Un grand oiseau piscivore, des rivières fragiles, des prises en baisse. Le coupable paraît tout trouvé.
Mais la nature, comme souvent, ne fonctionne pas de manière aussi linéaire. Et c’est là que le travail d’associations comme Oiseaux Nature devient essentiel. Observer, compter, comparer. Pour dépasser l’émotion et revenir aux faits.
Que disent les études sur le régime alimentaire du cormoran ?
Dans plusieurs régions françaises et européennes, des études ont analysé ce que mange réellement le cormoran. Comment ? En étudiant le contenu des estomacs de certains oiseaux, ou les restes de poissons autour des dortoirs. Le résultat est assez clair. Le cormoran se nourrit surtout de poissons abondants et souvent communs : gardons, brèmes, perches, ablettes.
Certes, il peut attraper des truites ou des ombres. Mais ils ne forment pas la majorité de son menu. Dans bien des cas, les espèces les plus recherchées par les pêcheurs ne représentent qu’une petite partie de ses prises. L’oiseau, lui, cherche avant tout ce qui est le plus facile à capturer. Des bancs denses, des poissons déjà affaiblis, des milieux pauvres en cachettes.
Pour les naturalistes, le cormoran agit parfois comme un révélateur. Si un cours d’eau est sain, varié, avec des caches, des herbiers, des zones profondes, les poissons les plus sensibles trouvent des refuges. Si le milieu est dégradé, rectifié, sans abris, alors le moindre prédateur semble excessif.
Le vrai problème : l’état des rivières vosgiennes
Dans les Vosges, comme ailleurs, une question s’impose : pourquoi les poissons se portent-ils moins bien ? La réponse ne se trouve pas seulement dans le bec du cormoran. Elle se lit surtout dans la qualité de l’eau, dans l’aménagement des berges, dans les obstacles qui coupent les rivières.
Pollutions diffuses, rejets, réchauffement de l’eau, disparition des zones d’ombre, curage excessif des lits… Tout cela fragilise les populations de poissons. Les espèces sensibles, comme la truite fario, ont besoin d’eau fraîche, bien oxygénée, avec des graviers propres pour frayer. Là où ces conditions disparaissent, les poissons déclinent. Même sans cormorans.
Les associations de protection de la nature comme Oiseaux Nature rappellent régulièrement un point essentiel. Accuser un prédateur naturel permet parfois d’éviter de regarder le reste. Restaurer une rivière coûte cher, prend du temps. Tuer des oiseaux donne l’illusion d’une action rapide. Mais sans agir sur le milieu, l’effet reste très limité.
Les cormorans vont-ils vraiment « vider » les rivières ?
Dans l’imaginaire collectif, on imagine parfois des rivières totalement désertes après le passage de cormorans. Les données de terrain ne vont pas dans ce sens. Ces oiseaux se déplacent beaucoup. Ils suivent les ressources, changent de site selon les saisons. Ils ne restent pas durablement sur des secteurs où la nourriture manque.
Un cours d’eau équilibré peut supporter la prédation naturelle. C’est le principe même d’un écosystème. Poissons, oiseaux, mammifères, insectes : chacun a sa place. Quand les populations de poissons chutent fortement, c’est en général le signe d’un problème plus profond. Manque de reproduction, pollution, obstacles à la circulation, sécheresses répétées.
Dans ce contexte, la phrase de Claude Maurice prend tout son sens : les cormorans ne sont pas une menace pour les pêcheurs au sens où ils ne sont ni la cause principale ni le danger prioritaire. Ils sont un élément du puzzle, pas le cœur du problème.
Des intérêts parfois opposés, mais un objectif commun
Entre passionnés de nature, les points de vue peuvent diverger. Les pêcheurs observent leurs rivières depuis des années. Ils voient la baisse des prises, la modification des fonds, l’arrivée de grands oiseaux piscivores. Leur inquiétude est réelle. Elle mérite d’être entendue avec respect.
Les naturalistes, de leur côté, regardent le système dans son ensemble. Ils défendent le maintien des espèces protégées, comme le cormoran à certaines périodes ou dans certaines zones. Ils mettent en avant la nécessité de préserver les chaînes alimentaires complètes, sans supprimer à chaque fois le prédateur jugé gênant.
Pourtant, au fond, un point rassemble tous ces acteurs. Tout le monde souhaite des rivières vivantes, avec des poissons en bonne santé. La question devient alors : comment y parvenir de manière durable ? En agissant sur les causes profondes plutôt que sur un seul symptôme visible.
Quelles pistes d’action plutôt que la lutte contre le cormoran ?
Dans les Vosges, plusieurs leviers existent pour mieux protéger à la fois les poissons et les oiseaux. Le premier concerne la restauration des milieux aquatiques. Planter des arbres en berge pour recréer de l’ombre, redonner des méandres à certains cours d’eau, recréer des zones de frayère avec des graviers propres. Tout cela améliore fortement la résilience des populations de poissons.
Ensuite, la lutte contre les pollutions reste cruciale. Réduction des rejets, meilleure gestion des eaux usées, limitation des apports de nutriments. Une eau de meilleure qualité profite à tout le monde. Aux poissons, aux invertébrés, aux oiseaux piscivores qui dépendent de cette richesse globale.
Enfin, le dialogue entre pêcheurs, associations et services de l’État peut permettre des compromis localisés. Sur certains sites très sensibles, des mesures de dissuasion non létales peuvent être testées. Dans d’autres cas, des suivis scientifiques réguliers aident à objectiver les situations, au lieu de réagir à chaud.
Pourquoi défendre les cormorans peut aussi servir les pêcheurs
La présence de prédateurs naturels en bonne santé indique souvent que le milieu garde encore un certain potentiel. Un peu comme le fait de voir des libellules, des truites sauvages, des bergeronnettes des ruisseaux. Ce sont des signaux. Ils montrent qu’il reste quelque chose à sauver, à améliorer.
Dans une vision de long terme, protéger la biodiversité, c’est aussi protéger la pratique de la pêche. Un écosystème complet, avec des proies et des prédateurs, résiste mieux aux crises. Il se rétablit plus facilement après une sécheresse, une crue, un incident de pollution. Il offre, au fil des années, plus de stabilité.
En rappelant que les cormorans ne sont pas une menace directe pour les pêcheurs, Claude Maurice et l’association Oiseaux Nature invitent donc à un changement de regard. Se méfier des réponses trop simples. Accepter que la nature soit complexe. Et concentrer les efforts là où ils comptent vraiment : sur la qualité des rivières vosgiennes.
En conclusion : changer de cible, pour mieux protéger les rivières
Accuser les cormorans de tous les maux peut sembler rassurant. On croit tenir un responsable. On pense qu’en le faisant disparaître, tout ira mieux. Mais la réalité, plus discrète, se joue dans les berges bétonnées, les obstacles, les eaux qui se réchauffent, les fonds asphyxiés.
Voir ces grands oiseaux noirs comme des indicateurs plutôt que comme des ennemis ouvre une autre voie. Celle d’une gestion plus globale, plus exigeante, mais aussi plus efficace. Et au final, c’est sans doute la seule qui puisse garantir aux générations futures ce que tout le monde espère garder : des rivières vivantes, des poissons sauvages et des paysages vosgiens encore vibrants de vie.










